L'évaluation de l'IPBES sur les changements transformateurs

3. Transcription

« Les changements transformateurs » sont-ils un nouveau terme, tout juste bon à remplacer la résilience, la soutenabilité ou la durabilité ? L’expression cache en fait une réflexion profonde sur les liens entre transition environnementale et justice sociale. Ce qui fait toute l’originalité des changements transformateurs, c’est de considérer les racines de la crise écologique. Cela a fait l’objet d’un rapport, produit par l’IPBES, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques.

1. Contexte

L’IPBES est bien consciente de l’état extrêmement préoccupant de la biodiversité et des menaces pesant sur les services écosystémiques, puisqu’elle synthétise les connaissances disponibles sur ces thématiques. À travers une quinzaine de rapports qui font maintenant référence, elle a documenté les pressions directes pesant sur le monde vivant, par exemple avec l’évaluation sur la dégradation des sols et les options de restauration, publiée en 2018. L’IPBES ne s’arrête pas aux simples constats, comme en témoigne une autre série d’évaluations portant sur les pressions indirectes. En 2022, par exemple, c’est l’évaluation méthodologique sur les diverses conceptualisations des valeurs de la nature et de ses bienfaits qui était publiée. L’évaluation sur les changements transformateurs, publiée en 2025, va un cran plus loin en analysant les causes sous-jacentes de toutes ces pressions directes et indirectes.

Source : IPBES, 2024

2. Définition 

Les changements transformateurs sont des changements fondamentaux de nos conceptions mentales, de nos structures et de nos pratiques dans le but d’atteindre des futurs durables et justes pour les humains et la nature.

Les changements dont on parle sont « fondamentaux » parce qu’ils s’attaquent aux causes sous-jacentes d’érosion de la biodiversité : la domination et la déconnexion entre humains et nature ; la concentration des pouvoirs et des richesses au détriment de la justice sociale ; et enfin la priorisation de l’individu à travers des gains matériels, à court terme.

On peut illustrer la déconnexion des humains avec la nature par le cas des poissons vendus dans nos supermarchés, qui proviennent d’une surpêche dans les océans Atlantique et Indien. On peut aussi voir la concentration des pouvoirs et des richesses à travers les subventions agricoles de l’Union Européenne ou du Brésil, qui favorisent les plus grandes exploitations, très souvent associées à des pratiques intensives néfastes pour les humains, la faune et la flore.

Donc les changements transformateurs portent sur ces trois causes sous-jacentes d’érosion de la biodiversité, en proposant de faire évoluer nos conceptions, nos pratiques et nos structures, c’est-à-dire la manière dont on perçoit, dont on comprend le monde – les conceptions –  la manière dont on interagit avec lui – les pratiques – et la manière dont on organise ces pratiques – les structures.

3. Exemple 

Un exemple français de changements transformateurs est celui du plan Vélo Paris 2021-2026. Ce plan propose une nouvelle conception de la mobilité urbaine qui acte la bascule d’une ville pensée pour les voitures à une ville cyclable. L’intérêt pour les humains et la biodiversité, c’est une diminution des pollutions atmosphérique et acoustique, une meilleure santé des populations et même une fréquentation accrue des services publics et des commerces.

Au niveau des pratiques, il y a bien sûr le développement de pistes cyclables. Mais le potentiel transformateur de Vélo Paris va plus loin, en allant sur le terrain de la prévention et de la sécurité : port du casque, panneaux routiers, emplacements réservés pour stationner sereinement son vélo, mise en place d’un réseau de réparateurs agréés, ou encore création d’une application pour aider les cyclistes à se repérer dans Paris.

Tout cela implique également une transformation des structures. Le plan Vélo Paris n’a pas été développé de manière isolée par la mairie. Il a été co-construit avec la préfecture de police, la RATP, les associations de commerçants et bien sûr des associations cyclistes parisiennes.

4. Principes 

En quoi les changements transformateurs sont-ils différents de la transition écologique ? Une distinction essentielle est qu’ils sont un saut dans l’inconnu : on ne met pas une bonne fois pour toute une transition en place et on passe à autre chose. L’approche de l’IPBES consiste à suivre une sorte de boussole de la transformation à travers 4 principes :

  • le respect mutuel entre humains et entre humain et nature ;
  • l’équité et la justice ;
  • la pluralité et l’inclusion, en considérant autant la pluralité géographique, sociale, de genre, que l’inclusion de savoirs académiques et autochtones par exemple ;
  • l’apprentissage adaptatif, c’est-à-dire qu’on évalue chemin faisant si les changements de conceptions, de pratiques et de structures conduisent à un futur souhaitable.
5. Stratégies

L’évaluation IPBES a recensé cinq grandes stratégies de mise en œuvre de changements transformateurs.

  • Conserver et régénérer des espaces de grande valeur pour la nature et pour les humains

On pense ici à des approches plus ou moins classiques de conservation, comme les réserves de biosphère UNESCO. On y trouve aussi un volet juridique, avec l'attribution de droits à la nature, ou la reconnaissance du crime d'écocide.

  • Prioriser la transformation des secteurs les plus dommageables à la biodiversité

Ce secteurs concernent par exemple les pêcheries intensives, les transports aériens, les industries aux rejets chimiques, etc. Les leviers d'actions concernent entre autres l'innovation technologique mûrement réfléchie, ou la sécurisation des lanceurs d'alerte et des activistes environnementaux.

  • Transformer les systèmes économiques vers plus d'équité et de durabilité

On trouve ici des actions comme le verdissement des subventions néfastes à l'environnement, ou encore la lutte contre l'évasion fiscale et la promotion du revenu universel juste et durable.

  • Transformer les systèmes de gouvernance vers plus d'intégration, d'inclusivité, de transparence et de capacité d'adaptation

On trouve ici des actions comme la mise en place de nouvelles formes de représentation des savoirs et des besoins des populations locales, une meilleure participation des groupes marginalisés pour des raisons de genre, d'âge, ethniques, etc.

  • Faire passer les conceptions et les valeurs de nos sociétés d'une relation de domination sur la nature à des relations qui reconnaissent nos interdépendances

L'éducation à l'environnement, la promotion d'activités artistiques, voire contemplatives liées à la nature, la reconnaissance par les milieux médicaux et sociaux des bienfaits d'une immersion dans la nature sont autant de voies possibles pour cette stratégie. L'une d'entre elle fait même l'objet d'un chapitre entier de l'évaluation, le chapitre 2, autour du développement de visions pour des futurs souhaitables. Qu'elles proviennent du monde politique, économique ou bien sûr du cinéma, de la littérature, de la musique ou de la bande dessinée, ces visions peuvent mettre en avant nos liens à la nature. Elles peuvent aussi ringardiser des habitudes et des modes de consommation obsolètes, comme partir en weekend en avion, ou acheter de la fast-fashion.

6. Pistes d'action

Le rapport IPBES propose une section assez originale qui expose les rôles que chacun peut jouer dans les changements transformateurs.

Pour celles et ceux qui sont à l'aise avec l'innovation et la conduite du changement, les études sont justement faites pour apprendre et permettre d’occuper demain des postes au potentiel transformateur, comme par exemple les agriculteurs biologiques, les juristes de l’environnement, les métiers de l’éducation ou l’ingénierie en énergies renouvelables. Mais il est possible d’innover dès aujourd’hui en créant par exemple une friperie solidaire, un potager partagé ou un repair café.

Pour d’autres, il s'agira plutôt de généraliser des changements transformateurs. En tant qu’étudiant ou étudiante, ça peut être en changeant de banque pour rejoindre une autre mieux notée environnementalement, ou au niveau collectif en rejoignant une association. Ce levier très puissant peut être exercé à l’échelle locale, comme la mise en place d’un « Campus zéro déchets » ou via des associations nationales, comme Alternatiba, Oxfam, Les Amis de la Terre , etc.

Il y a aussi un rôle important pour les personnes qui sont en situation de décision publique ou privée. A l’université et dans les grandes écoles, des élections étudiantes, comme celles du CROUS, confèrent un pouvoir de décision pour tenter d’orienter les pratiques d’alimentation vers des achats durables, des menus végétariens, etc.

7. Conclusion

Trois points doivent être retenus de ce rapport sur les changements transformateurs.

Tout d’abord, ces changements sont nécessaires. Ils le sont pour le maintien de la diversité des espèces avec lesquelles nous évoluons, mais aussi pour des enjeux de justice sociale et d’équité entre humains et entre peuples. Ce lien explicite que fait l’IPBES entre enjeux sociaux et enjeux de biodiversité est suffisamment rare pour être souligné.

Deuxièmement, les changements transformateurs sont difficiles. Les réponses purement technologiques ou économiques ne suffiront pas. Pour être transformateurs, les changements à venir doivent être systémiques et porter sur nos modes de penser, de nous organiser, et d’interagir entre nous et avec la nature.

Enfin, ces changements sont possibles. Tout le monde a un rôle à jouer, mais le rôle de tout le monde n’est pas le même. Celles et ceux en situation de pouvoir ont une plus grande responsabilité. Pour les autres, et vous en faites peut-être partie, c’est par l’organisation collective que vos associations, syndicats, mouvements politiques ou vos entreprises feront la différence.