Géopolitique des forêts dans le monde : comment lutter contre la déforestation ?

3. La transcription

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Le premier élément, c'est l'importance des forêts dans le cycle du carbone, dans le cycle global du CO₂.

Voilà ce qu'on peut avoir en termes de données moyennes sur une décennie. Du point de vue des émissions anthropiques de CO₂, c'est-à-dire celles liées à l'activité humaine, vous avez une grosse majorité qui vient aujourd'hui des activités industrielles, des transports, de la production de ciment, etc. Vous avez aussi une partie qui vient du changement d'usage des terres, essentiellement de la déforestation, même si ce n'est pas la seule cause.

Que devient ce CO₂ émis chaque année par l'humanité ? Une partie va se stocker dans l'atmosphère. Pratiquement la moitié du CO₂ reste dans l'atmosphère et contribue au réchauffement climatique. Une autre partie est reprise par les puits de carbone, essentiellement les forêts, mais aussi les prairies et d'autres écosystèmes. Enfin, un peu plus d'un quart est repris par les océans grâce à différents processus, notamment ceux associés au phytoplancton.

Les puits de carbone sont donc des absorbeurs de CO₂. Sans eux, le réchauffement climatique serait beaucoup plus important et beaucoup plus rapide. Il faut cependant préciser que ce budget carbone n'est pas complètement bouclé. Il existe encore beaucoup d'incertitudes. Les chiffres présentés sont des médianes et ils s'accompagnent de marges d'erreur relativement importantes.

Une autre manière de voir les choses consiste à regarder le bilan pour une année donnée, ici 2023. Les chiffres sont légèrement différents de la moyenne des dernières années, mais le principe reste le même : une partie des émissions s'accumule dans l'atmosphère, tandis qu'une autre est absorbée par les puits de carbone terrestres et par les océans, 23,8 gigatonnes de CO₂ au total en 2023.

Ce qu'il faut comprendre, c'est que l'on parle de puits nets. Un puits net correspond à la différence entre ce qui est émis et ce qui est absorbé. Cela nous conduit à distinguer la déforestation permanente de la déforestation temporaire.

La déforestation temporaire correspond notamment à ce que les Anglais appellent shifting cultivation, c'est-à-dire l'agriculture rotative d’abbatis-brûlis. On retrouve cette pratique dans de nombreux pays d'Afrique, mais aussi en Asie et ailleurs. Les arbres sont abattus, la terre est cultivée pendant quelques années, puis elle est abandonnée lorsque sa fertilité diminue ou qu'elle est envahie par les adventices. Les agriculteurs vont alors défricher une autre parcelle. C’est une sorte de logique rotative. Après une dizaine d'années, ils peuvent revenir sur la première parcelle, où la forêt a repoussé. On a donc une réabsorption progressive du carbone grâce à la régénération forestière. Ce qu’on appelle la déforestation temporaire.

À l'inverse, la déforestation permanente correspond à un changement durable d'usage des terres. Par exemple, lorsqu'une forêt primaire est transformée en plantation de cacao ou en pâturage, il n'y a plus de repousse forestière. Le carbone émis n'est donc pas réabsorbé de la même manière.

On observe également que les puits de carbone deviennent de plus en plus actifs. Cela est notamment lié à l'augmentation de la concentration de CO₂ dans l'atmosphère. Le CO₂ agit comme un fertilisant pour les plantes, ce qui favorise la croissance des forêts.

Maintenant, regardons la déforestation mondiale et son lien avec le commerce international.

Il existe plusieurs sources statistiques. L'une des principales est la FAO, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture. C'est la référence internationale, même si d'autres estimations existent et qu'elles ne sont pas toujours parfaitement concordantes.

Selon les données récentes de la FAO, sur la période 2015-2018, la déforestation brute était d'environ 7,8 millions d'hectares par an. La déforestation brute correspond simplement à la surface forestière qui disparaît chaque année, sans tenir compte des reboisements ou de la régénération naturelle.

En revanche, lorsqu'on parle de déforestation nette, il faut aussi prendre en compte les plantations d'arbres et l'expansion naturelle des forêts sur des savanes, des prairies ou d'autres espaces non forestiers. Une fois ces gains déduits des pertes, on obtient une déforestation nette d'environ 3 millions d'hectares par an en moyenne.

La FAO indique que cette déforestation tend à ralentir. Toutefois, les grands incendies observés récemment en Australie, au Canada, en Indonésie, au Brésil, en Bolivie ou encore au Chili ne sont pas toujours pleinement intégrés dans ces statistiques. Par ailleurs, lorsqu'une forêt brûle mais qu'elle est susceptible de repousser, la FAO ne considère pas nécessairement cette perte comme de la déforestation permanente.

Autre point important : environ 90 % de la déforestation est liée à l'expansion agricole. Celle-ci se répartit entre l’agriculture et l’élevage. L’agriculture représente au sens strict 50%.

Parmi les cultures, le palmier à huile occupe une place particulière (7% au total). C'est une culture très rentable, mais elle nécessite les mêmes conditions climatiques que les forêts tropicales : chaleur, humidité et fortes précipitations. Elle est donc en concurrence directe avec les forêts tropicales.

L'élevage représente également 38,5% de la déforestation, notamment l'élevage extensif bovin que l'on retrouve surtout au Brésil, mais aussi en Colombie, au Paraguay et dans plusieurs autres pays d'Amérique du Sud.

Les estimations scientifiques montrent également que la déforestation n'est pas uniquement liée au commerce international. Seuls 25 à 35 % environ des surfaces déforestées sont destinées à produire des biens exportés. Cela signifie que la majorité de la déforestation répond à la consommation intérieure des pays concernés. Au Brésil, par exemple, l'élevage bovin destiné au marché national constitue le principal moteur de la déforestation.

Enfin, les tendances régionales montrent que l'Afrique est aujourd'hui le continent où la déforestation progresse le plus rapidement, en raison notamment de sa forte croissance démographique. Cette déforestation est largement liée à l'expansion de l'agriculture vivrière, avec des cultures comme le riz, le maïs, les haricots, le cacao ou le palmier à huile.

À l'inverse, l'Asie du Sud-Est et l'Amérique du Sud connaissent plutôt un ralentissement de la déforestation. Ces régions sont davantage marquées par une agriculture mécanisée, de grandes plantations et un élevage extensif.

En Asie, on observe également d'importants programmes de reboisement, notamment en Chine, en Indonésie et en Malaisie. Il s'agit cependant le plus souvent de plantations composées d'une ou deux essences à croissance rapide, comme les eucalyptus, les acacias ou certains pins. Ces plantations sont comptabilisées comme des forêts par la FAO, mais elles n'offrent pas les mêmes services écologiques que les forêts naturelles, notamment en matière de biodiversité.

Si l'on considère uniquement les forêts tropicales, le Brésil possède de loin les plus grandes superficies, suivi par la République démocratique du Congo, l'Indonésie et la Colombie. Les pertes forestières sont les plus importantes au Brésil, puis en République démocratique du Congo, qui a désormais dépassé l'Indonésie. Les données les plus récentes montrent également une forte progression de la déforestation en Bolivie.