Ressources de l'océan : de la surface aux abysses

3. La transcription

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Alors, pourquoi il faut un code minier ? Parce qu'il y a des ressources minières. Alors, ces ressources minières, elles sont de trois ordres dans l'océan.

Il y a les pleines abyssales au-delà de 4000 m. Et dans certaines de ces plaines abyssales, il y a des nodules, des sortes de… si vous voulez, moi l'image que je prends souvent, c'est l'image de balles de tennis sur un court de tennis. Donc, on a ces balles de tennis métalliques qui sont éparpillées sur le sol, sur le fond de la mer, au-delà de 4000 m de profondeur dans des grandes zones. Ce sont des nodules polymétalliques, essentiellement du fer et du manganèse, mais également du cuivre, et on va y revenir.

La deuxième ressource, ça va être les montagnes sous-marines. Donc qui culminent à moins de 500 m de profondeur. Donc on part du fond à 3000-4000 m puis on monte à 500 m. Et sur ces montagnes, il y a souvent des encroutements avec du cobalt, du titane, du nickel, du platine, enfin des tas de choses.

Et puis de manière plus éparpillée et à moins de 2000 m de profondeur, il y a toutes les sources hydrothermales. Vous savez ces oasis sous-marines qui ont été découvertes dans les années 1970 avec des sulfures hydrothermaux. Il y a du cuivre, du zinc, de l'or, de l'argent, du germanium, du palladium. Enfin, il y a énormément d'éléments.

Donc, il y a des ressources minières dans l'océan à différents endroits, à différentes profondeurs, dans différents contextes. Ça veut dire qu'il y a des smartphones au fond des mers si je fais simple : du fer, de l'aluminium, du cuivre, de l'or, de l'argent, du palladium, il y a un peu de tout. Donc en gros, on peut aller chercher des smartphones au fond des mers, ils sont pas tout fabriqués mais il y a les éléments pour les fabriquer.

Alors, c'est intéressant aussi tout ça pour résoudre un problème plus vaste. Il ne vous a pas échappé qu'on nous parle beaucoup du réchauffement climatique et que c'est un problème et que c'est un véritable problème et qu'il faut essayer de résoudre ce problème. Que la solution pour résoudre ce problème, c'est l'électrification. On nous parle beaucoup d'électrification. Il faut électrifier les véhicules. Il faut électrifier votre chauffage à la maison. On va vers de l'électrification. Bon, ça c'est très bien, mais ça veut dire qu'on a besoin de passer d'une économie fondée sur l'extraction de ressources carbonées, en gros du charbon, du pétrole et du gaz, vers une économie fondée sur des extractions minières. Parce que pour électrifier, il faut des minéraux notamment, des métaux qui permettent cette électrification et le premier d'entre eux, c'est le cuivre. Le cuivre pour le moment, les rendements dans les mines de cuivre, l'image d'une mine de cuivre en Arizona, le rendement il est de 0,6 %. C'est pas beaucoup 0,6 %, ça fait 6 kg à la tonne. C'est ça que ça veut dire. Vous extrayez une tonne de roche, vous la nettoyez bien, vous la broyez, vous faites ce qu'on appelle de la lixivation et vous extrayez 6 kg de cuivre. C'est pas terrible. Donc, on se dit peut-être qu'il faudrait aller voir ailleurs et pourquoi pas dans l'océan. Bah, allons-y. Et d'ailleurs, il y en a qui sont prêts à y aller. Et il y a une compagnie canadienne qui s'appelle The Metals Company, la TMC : voyez, qui font des publicités avec des jeunes gens souriants, de très bonne humeur, qui nous montrent un engin sous-marin et qui nous disent "Bon bah le nickel, le cuivre, le cobalt, le manganèse, tout ça, il y en a plein dans l'océan, c'est formidable, il y a plus qu'à se baisser pour aller le ramasser. Et d'ailleurs, notre technologie est prête." Et ça c'est extrait du site de The Metals Company hein. Voyez, ils vous expliquent un petit bateau, on fait descendre des trucs jusqu'au fond de l'eau à 4000 m de profondeur. Ils mettent 4200 m pour être précis sur le dessin. Ils vous expliquent tous les engins qui vont être là. Ils vous montrent une belle image, reconstituée bien sûr, d'un engin magnifique qui se balade sur le fond et qui aspire tranquillement les nodules.  

Est-ce que c'est si idyllique que ça ? Est-ce que c'est si parfait et si propre que cela ? Je ne pense pas. Il y a un certain nombre de zones d'ombre. D'abord forcément ça va perturber le vivant parce qu'il faut imaginer que vous allez… Alors ce qui les intéresse le plus sont les nodules polymétalliques parce que les autres choses c'est un petit peu plus difficile à exploiter, mais au niveau des nodules polymétalliques, il y a du vivant dans ces plaines abyssales, et vous imaginez une moissonneuse batteuse, une sorte de grande charrue si vous voulez, qui laboure tout et qui aspire tout au passage. Ça emporte un certain nombre de conséquences sur la faune bien sûr, ça va détruire la faune. Admettons que ça soit pas trop grave, mais surtout ça va remobiliser de la vase. Ça va faire des panaches de vases absolument gigantesques qui vont survoler le fond, qui vont se déplacer au rythme des courants. Ils vont aspirer les nodules et avec les nodules, ils vont aspirer de la vase. Ils vont nettoyer cette vase dans la colonne d'eau à 1000 m ou 500 m de profondeur. Ça va faire des panaches qui vont là aussi circuler sur de très très grandes distances, qui vont poser des tas de problèmes et qui vont éventuellement déréguler certains cycles de la planète. Donc ça c'est pour les nodules. Donc c'est pas si évident que ça.

Il y a pour les autres, ce sont des écosystèmes, que ça soit les monts sous-marins ou les sources hydrothermales, sont des écosystèmes qui sont rares. En ce qui concerne les sources hydrothermales, je fais souvent la comparaison (à mes yeux justifiée) on parle d'oasis sous-marine, d'oasis hydrothermale. Bah, aller exploiter les sulfures de ces oasis hydrothermales, c'est un petit peu comme si vous alliez exploiter les oasis du Sahara pour faire des meubles avec le bois des arbres des oasis sahariennes. On comprend très bien que c'est pas durable, que c'est du truc sur un coup, c'est du one shot. On peut pas faire ça sur la durée, ça n'est pas possible. Et puis au-delà de ça, ça menace un certain nombre de pratiques traditionnelles. Je vous ai mis une pêche traditionnelle. Imaginez un nuage de particules lié à l'exploitation des nodules qui va se déplacer et qui simplement plus tard va remonter le long d'une côte chez des gens qui ont strictement rien demandé. Donc vous voyez, ça pose toute une série de questions. Le tableau, il est pas si beau que cela.

Alors pour comprendre, je vous propose de plonger dans les abysses pendant quelques images juste pour se régaler avec les images profondes. Des images de poisson un peu bizarres, avec une baudroie à droite avec son filament bioluminescent pour attirer les proies. Des coraux profonds, parce qu'il y a des coraux profonds, tout blancs là. C'est pas du corail au sens récif coralien mais il y a des coraux profonds. Des comatules qui sont des cousins des étoiles de mer. Là, on est toujours sur des structures très profondes. Une étoile de mer quand même, grosse étoile de mer. Un joli calmar. Des cténophores, alors qui sont des petits organismes, c'est centimétrique. C'est pratiquement que de l'eau. Je sais pas comment ça peut être vivant, un truc pareil. Et en tout cas, ça fait de la belle lumière. Ça fait des guirlandes de Noël, c'est la saison, absolument magnifique. Des osedax. Alors, les osedax, c'est un peu mes petits chouchous. Ce sont des organismes qui s'installent sur les os de baleines. Une fois qu'une baleine meurt, elle va tomber au fond et au bout d'un certain nombre d'années, il y a ces osedaxes qui vont s'installer, qui vont se planter dans les os de baleines et qui vont vivre un petit peu sur ces os de baleines, un peu plantés comme des carottes. Et ce qu'on voit là, ce sont les femelles, et les mâles vivent cachés à l'intérieur du corps des femelles. Je vous laisse fantasmer, je ne fantasmerai pas pour ma part, mais voilà comment vivent les osedaxes. Des choses très curieuses sur des écosystèmes très particuliers, très fugaces qui sont les carcasses des grands cétacés. Des holothuries, donc concombre de mer, qui se concorde un peu comme des comme des vaches qui brouteraient la vase. Les anglais les appellent des sea pigs, des cochons des mers. Une holothurie nageuse magnifique avec au corps transparent légèrement rouge, une holothurie qui nage, des oursins qui pour pas s'enfoncer dans la vase ont des petits sabots en porcelaine au bout des piquants et qui circulent sur leurs petits sabots de porcelaine pour éviter de s'enfoncer. D'autres oursins qui ont une autre stratégie, c'est la stratégie de la montgolfière. Ils ont des sortes de poches qui peuvent gonfler autour des piquants et qui leur servent de petits ballons et qui leur servent à naviguer au-dessus de la vase sans s'enfoncer dans la vase. Un petit poulpe. Et puis un ver magnifique avec ce panache sur des endroits basaltiques. Sur les sources hydrothermales, avec ces grands vers, on va trouver sur les sources hydrothermales des crevettes des sources hydrothermales, des vers de pompéi qui vivent à 80° de température, donc normalement les protéines sont dénaturées à cette température hein. Alors ils se rafraîchissent à l'autre bout hein, ils sont pas entièrement à 80° mais enfin quand même il faut y aller. Le crabe yéti, le fameux crabe yéti qui a été découvert sur les sources hydrothermales avec ses poils sur les pinces et donc voilà. Donc voilà, il y a beaucoup de vie quand même en profondeur.

Alors, qu'est-ce que dit la science maintenant sur cette possible exploitation ? Il y a une biodiversité, le carré central, biodiversité marine profonde par sa nature, nombre d'espèces, abondance d'individus, une forte diversité génétique, une écologie fonctionnelle, donc les relations entre les organismes qu'il faut bien percevoir, l'importance des cycles géochimiques dont je vous ai parlé un petit peu etc.

Donc on part des besoins économiques, des métaux en tension, de l'évolution des marchés en se disant « on veut électrifier » et donc il faut une exploitation minière. Quelles sont les conséquences environnementales de cette exploitation minière ? Existe-t-il des alternatives ? Par exemple, le recyclage ? Alors, j'ouvre la parenthèse et je la ferme rapidement sur le recyclage. On ne peut recycler que ce qui existe. Donc, tant qu'on n’a pas des voitures électriques avec des dizaines de millions de batteries à recycler, et bien on peut pas recycler. Autrement dit, il y a toute une phase pendant une dizaine d'années en gros qui est la durée de vie d'un véhicule, ou au moins 5 ans la durée de vie des batteries, où il va falloir fabriquer des batteries et attendre qu'elles soient foutues pour pouvoir penser à les recycler. Donc on va bien être obligé de taper dans la ressource pendant les premières années de manière à constituer le stock. Et même une fois que le stock sera constitué, on va jamais recycler à 100 %. Donc il va falloir continuer d'exploiter et il faudra d'autant plus continuer d'exploiter qu'on est en croissance. Donc vous voyez le recyclage c'est nécessaire, c'est vraiment une solution qui est absolument nécessaire mais qui n'est pas suffisante. Il y a des impacts sociaux de l'exploitation, des impacts positifs en termes d'emploi, des impacts négatifs en termes d'impact sur des populations ou des activités qui ont rien demandé et qui vont être impactées. Il y a des équilibres internationaux à respecter avec l'accès partage des avantages qu'on appelle la PA. Donc finalement, comment les pays qui ont pas accès à ces ressources-là parce qu'ils sont pas au bord de la mer ou parce qu'ils ont pas la technologie, comment est-ce qu'ils vont finalement pouvoir toucher des dividendes qui doivent théoriquement leur revenir ? Il y a des divergences entre pays. Il y a des pays qui veulent y aller, il y a des pays qui ne veulent pas y aller.