Le temps de la robustesse : le monde social

3. La transcription

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Dans le monde social, qu'est-ce que ça nous dit ? Et bien, tout simplement que nous sommes en train de vivre un très grand moment dans l'histoire de l'humanité. Nous sommes en train de quitter le néolithique.

Le néolithique, c'est quand les humains inventent la domestication, la sédentarisation. Les premières traces, c'est il y a 10-12000 ans. Et depuis en fait, on ne s'est pas arrêté, on n'a pas arrêté d'augmenter les performances. C'est le contrôle sur la nature. C'est les plantations, la colonisation à la renaissance, la mécanisation, la grande accélération depuis les années 50, l’IA aujourd'hui. C'est un progrès qui est surtout guidé par les gains de performance, gains d'efficacité, gains d'efficience. On atteint son objectif avec le moins de moyens possible. Sauf qu'aujourd'hui là, 2026, et déjà depuis quelques années, quelques décennies même, on se rend compte que ce progrès guidé par la performance est contre-productif. Ce n'est pas une flèche, c'est une courbe en cloche. Plus on augmente la performance et plus on menace la viabilité des humains sur Terre. Donc c'est très clair que le futur du progrès ne sera pas guidé par les gains de performance.

En fait, ce que je suis en train de vous dire est d'une trivialité assez incroyable, c'est qu'on ne guérit pas d'un burnout en augmentant les performances. Oui, ce n'est pas une très grande découverte ! Mais malheureusement c'est pourtant le discours dominant actuellement. On veut augmenter les performances pour soigner nos problèmes. Ça ne peut pas marcher. C'est physiquement impossible. Si on continue à augmenter les performances, on continue d'alimenter le burnout planétaire, la Terre devient inhabitable pour les humains, ce n'est plus un progrès de l'humanité. Donc c'est très simple. Le futur du progrès, il faut changer d'axe. Dans un monde qui devient de plus en plus fluctuant, il faudra être de plus en plus robuste.

Pour être plus robuste, il faudra faire passer la performance au second plan. Et vous voyez cette équation en trois termes :

Augmentation des fluctuations, qui implique d'augmenter la robustesse, qui implique de faire baisser les performances.

Et bien ça c'est de la certitude scientifique, c'est qu'il n’y a pas de discussion là-dessus. C'est vraiment, là, j'applique une loi physique. Donc c'est ce qui va nous arriver. Donc en fait, il y a pas de question sur la destination. Nous allons aller vers des modèles d'organisation technologiques, sociaux, écologiques de plus en plus robustes parce que notre monde va devenir de plus en plus fluctuant. Alors évidemment la question qu'on peut se poser et c'est là où il y a de l'incertitude, c'est pas sur la destination, c'est sur le chemin. Comment on va y arriver ? Est-ce que dans le chemin, il y aura plus ou moins de casse ? Quelle va être la réaction des ultraperformants qui ont l'argent, le pouvoir et donc qui vont résister très fort pour lâcher du pouvoir et faire émerger ce monde-là ? Alors, voilà une illustration qu'on peut utiliser. Là, je n'ai pas vraiment de réponse certaine, on rentre dans l’incertitude. Mais une proposition, et bien c'est de nouveau d'écouter ce que nous disent les êtres vivants. C'est l'exemple de la nuée d'oiseau. La nuée d'oiseau, c'est l'exemple typique d'un système qui se transforme, qui tourne à droite, qui tourne à gauche sans faire de casse. Et donc là, on sait très bien comment ça marche. Ce sont toujours les oiseaux à la périphérie du groupe qui guident le groupe parce que ce sont ceux qui ont le plus de liberté, et c'est les premiers à être exposés aux fluctuations du monde. Donc c'est eux qui se synchronisent à la périphérie en voyant le prédateur, l'autre nuée d'oiseaux, et qui vont contaminer le cœur du système et le faire basculer. Si vous voulez, les oiseaux au cœur de la nuée sont aveugles. Ils ne font qu'obéir aux oiseaux voisins. Donc si vous voulez voir le monde basculer de la performance à la robustesse, et bien je vous invite à fermer les chaînes d'information en continu, parce que ce que vous avez sur les chaînes d'info en continu, c'est les oiseaux au cœur du système, donc les endoctrinés de la performance qui sont en train de s'effondrer avec beaucoup de fraca : les Mark Zuckerberg, les Elon Musk, les Trump, les Netanyahou, les Poutine, tout ça. C'est un cristal, il se ressemble de plus en plus. C'est vraiment le monde totalitaire nihiliste drogué à la performance. Vous n'allez rien apprendre, mais par contre c'est spectaculaire, l'effondrement. Par contre, ce qui est beaucoup plus intéressant, c'est plutôt d'aller voir ce qui se passe aux marges : les citoyens, les collectifs de citoyens, les entreprises, les associations, les territoires qui sont déjà soumis à des fortes fluctuations et qui sont déjà en train d'inventer des modèles robustes. Et là, c'est beaucoup plus joyeux. Et c'est ça qu'il faut raconter aux jeunes notamment : voilà, à quoi ça ressemble, il y a plein de choses. Des grands moments, des grands basculements culturels. Là, je vous en donne trois :

De l'agriculture intensive à l'agroécologie

C'est la bascule de l'agriculture intensive vers l'agroécologie. Agriculture intensive très performante mais très dépendante des engrais, du pétrole, des pesticides, de l'irrigation. L'agroécologie, on remplace tout ça par de la biodiversité. On compense son agrosystème comme un écosystème et donc on ne dépend plus ou beaucoup moins du pétrole, des engrais, des pesticides, de l'irrigation. Donc inutile de vous dire que après l'été qu'on a eu, ça va cranter en agroécologie. Et puis depuis 20 ans en Europe, les surfaces agricoles en agroécologie augmentent parce que quand on est un petit paysan, on ne peut plus démarrer en agriculture intensive, on démarre direct en agroécologie aujourd'hui. En fait, c'est terminé. C'est une forme d'agriculture qui est zombie.

De l'économie de production à l'économie de fonctionnalité et de coopération

Dans l'économie, on bascule de l'économie de la production, l'économie des années 60 qu'on a encore continué jusqu'à aujourd'hui. Les dernières étapes c'est la fast fashion pour le dire un peu rapidement. Donc ça c'est l'économie de la production : elle demande l'abondance de ressources, l'abondance matérielle, des chaînes logistiques sans aucune interruption et aucune fluctuation climatique. Autant dire que tout ça c'est terminé, ça n'existe plus. Donc on bascule de l'économie de la production vers l'économie de la fonctionnalité et de la coopération, l’EFC. Alors, il y a plein de mots, économie de l'usage, économie du partage... En fait, c'est des modèles économiques où les citoyens ont accès à des objets très haut de gamme, de luxe, très robustes mécaniquement au prix le plus bas. Ca ressemble un peu à un tour de magie, de se dire "Tiens, voilà, les citoyens, ils ont accès au luxe au prix le plus bas. Alors, comment c'est possible ?" Et bien, il faut rajouter un mot : partageable. Ca rend les objets haut de gamme, robustes, très haut de gamme, enfin très robustes mécaniquement, très peu chers. C'est un modèle économique qui se développe très fort, par exemple les voitures partagées, Citiz, les vélos partagés, les trottinettes partagées, mais aussi les bibliothèques, les ludothèques, les médiathèques, les objethèques. Donc c'est tout ça, c'est tous ces objets partagés. C'est les Repair Café, c'est l'entreprise sociale et solidaire de Yan Lemoine, Les biens en commun, c'est la fameuse perceuse qu'on va trouver dans son supermarché dans un petit casier. Tout ça, c'est des modèles économiques où on a résolu la question du pouvoir d'achat. Oui, « pouvoir d'achat » c'est un oxymore. On n'a pas le pouvoir quand on est condamné à acheter. On est aliéné. Pour résoudre le problème du pouvoir d'achat, il faut créer les conditions dans lesquelles on n’a pas besoin d'acheter. Ca c'est l'économie de la fonctionnalité et de la coopération. Et on n'a pas le choix, quand il n’y a plus de matière, quand il y a des ruptures logistiques, quand il y a des pénuries chroniques de ressources et des fluctuations socio-écologiques, on fait de l'économie de la fonctionnalité et de la coopération.

Les approches participatives

Le troisième exemple, c'est les approches participatives, comme la Convention Citoyenne pour le Climat. Mais les approches participatives en fait, ce qu'on cherche, ce ne sont plus des projets acceptables, on fait des projets accueillis parce qu'on a compris qu'un projet acceptable c'était une défaite. Quand on cherche l'acceptabilité d'un projet, ça veut dire que le projet a un problème. Donc un projet accueilli, c'est un projet qui est attendu. Un projet attendu, il est co-construit. Un projet co-construit, il est issu d'une démarche participative. Une démarche participative, c'est plus lent, c'est plus hétérogène, c'est plus incertain. C'est peu performant, mais c'est très robuste. C'est le premier kilomètre de la démocratie et ça fait des projets qui s'ancrent dans les territoires et qui essaiment. Un petit exemple pour illustrer à quoi ça ressemble dans le territoire. Par exemple, ici vous avez à gauche le remembrement des années 50, un commun négatif : on hérite de rivières qui ont été canalisées. Tout ça pour augmenter la performance, augmenter les surfaces agricoles, contrôler la nature. Et en fait, quand on fait ça, on fait tout le contraire en fait. On ne contrôle pas du tout la nature. Au contraire, on la rend incontrôlable. C'est ça qui est très paradoxal dans le monde dans lequel on est. Quand vous faites ça, et bien en fait, vos rivières canalisées ne peuvent plus explorer leur lit latéral. Donc elles vont explorer leur lit vertical et  elles vont s'enterrer. Nous sommes en train de faire disparaître nos rivières à force de les canaliser. Cette eau n'irrigue plus les sols et donc on génère des sécheresses. Et en plus vu qu'on a créé une autoroute à eau, quand il pleut beaucoup (et vous aurez compris que dans le monde fluctuant et bien ça arrive qu'il pleuve beaucoup) et bien ça crée des fortes inondations dans le village voisin, Saint-Martin d'Auxigny dans ce cas-là. Donc qu'est-ce que font les habitants ? Et bien voyez, ils ont bouché la rivière d'avant, là, et puis ils ont retracé une rivière, ils ont reméandré la rivière. Cette rivière reméandrée prend plus de place, elle est plus erratique, plus aléatoire. Donc c'est moins performant mais par contre quand il pleut beaucoup, cette rivière elle déborde dans la parcelle, elle n'inonde plus la ville. Donc on a désoptimisé le paysage pour augmenter la robustesse territoriale. Là, vous avez un bel exemple de cas où on est allé contre la performance pour augmenter la robustesse du territoire. Et vous aurez compris qu’on n'a pas utilisé la solution performante technologique qui aurait été de mettre des petits barrages avec des capteurs. Là, il n'y a besoin de rien, iln'y a pas besoin d'électricité, ça se fait tout seul. Très autonome, très robuste, très rustique. 

Alors ça me fait ma transition vers la technologie parce que, notamment dans l’enseignement supérieur et auprès des jeunes, de plus en plus ils la vivent, la révolution de la robustesse, dans leur vie quotidienne. Eux aussi sont des acteurs de cette transformation, mais ils sont aussi soumis à d'autres révolutions et ce sont les révolutions technologiques. Donc l'arrivée ou l'expansion de la révolution numérique, des drones, des robots, de l'IA. Est-ce qu'on peut combiner robustesse et technologie ? Est-ce que les deux sont compatibles ? Est-ce qu’il va y avoir une guerre des révolutions ? La révolution de la robustesse contre la révolution de la technologie. C'est ce qu'on pourrait imaginer. On pourrait même imaginer que la robustesse c'est un retour en arrière. Alors c'est là qu’il ne faut pas se tromper. La robustesse, ce n'est pas du tout un retour en arrière : on va hybrider. C'est plutôt que dans les années de performance, on a construit un énorme château de cartes avec des tas de services qui nous sont très utiles, et qu'on apprécie. Mais maintenant qu'on a compris que c'était un château de cartes et que les fluctuations vont augmenter, il va falloir enrobuster ce château de cartes. Donc, on va plutôt hybrider technologie et robustesse. Alors, comment on fait ?

Et bien, c'est très simple. Il faut juste déminer notre imaginaire de la technologie et notre imaginaire de la performance. C'est-à-dire que aujourd'hui on pense que le monde de la performance est technophile. C'est à dire que on pense que l'ingénieur de la Silicone Valley, c'est quelqu'un qui est fanatique de la technologie. Alors ça faut vraiment prendre une seconde pour se rendre compte que c'est le contraire. Les fanatiques de la performance sont technophobes et ça faut juste prendre une seconde pour le réaliser. C'est-à-dire que quand on développe des technologies très performantes, elles écrasent les technologies plus anciennes. Donc ça c'est technophobe : on détruit de la technologie. Voyez le béton dans les années 60, on a perdu des compétences en construction géosourcée, biosourcée, en terre crue. Voilà, donc on a perdu des technologies. Ça c'est technophobe. Et en plus ces technologies hyper performantes, en général elles sont complètement irréparables, inadaptables par les citoyens dans leur territoire. Ce sont des technologies aliénantes. Vous voyez le smartphone c'est une technologie aliénante parce que c'est devenu une prothèse numérique et que nous ne sommes pas capables de réparer intégralement. Et ben ça c'est technophobe. Donc en fait c'est très simple. Vous aurez compris que le monde de la robustesse, il est technophile. C'est juste ça en fait. En fait, quand il y a des nouvelles technologies, si elles sont robustes et au service de la robustesse du territoire, et c'est le critère de tri qui va nous occuper au 21e siècle, est-ce que c'est robuste ? Est-ce que c'est au service de la robustesse du territoire ? Donc il faut bien les deux conditions. Si c'est une nouvelle technologie et qu'elle répond à ce cahier des charges, on garde : l'impression 3D, on va certainement garder parce que ça rend les objets réparables à vie. Mais ce n'est pas pour ça qu'on arrête ou qu'on écrase des technologies plus anciennes parce que dans la robustesse, ce qu'on adore, c'est la technodiversité. On ne veut certainement pas chercher la meilleure solution. On veut chercher un plan A, un plan B, un plan C, un plan D. On veut de la diversité parce que c'est ça qui est robuste. Et en plus, on veut des technologies qui sont réparables, adaptables, évoluables par les citoyens dans leur territoire avec une asso locale, avec une entreprise locale. Mais ça ne doit pas dépendre d'un semi-conducteur taïwanais.

Ce sont donc des technologies émancipatrices. C'est le vocabulaire de Ivan Illich mais on est exactement là-dedans. Le monde de la robustesse est technophile parce qu'il veut développer une technodiversité et des technologies émancipatrices. Le monde de la robustesse c'est plutôt joyeux et il va plutôt vers un monde de la technodiversité.