Penser le futur
3. La transcription
Un monde en recomposition
Tout d’abord, du fait de l’évolution de la démographie. Il est important de voir qu’à la fin du siècle, la population mondiale sera sur le déclin après avoir atteint un pic d’environ 10 milliards vers 2080, conséquence de la baisse de la fécondité dans la plupart des sociétés.
Alors ça c’est un élément nouveau, parce que quand nous avions rédigé le récit du 21ème siècle, nous étions sur une montée progressive de la démographie. Et là, en fait, les dernières études démographiques montrent que nous allons plutôt avoir une décélération de la population mondiale.
La deuxième chose, c’est qu’il va en résulter une part aussi d’un vieillissement de la population mondiale et deuxièmement d’un déséquilibre grandissant entre le Nord et le Sud. S’en suivront d’importantes migrations et un métissage progressif des populations qui nécessiteront des ajustements entre les cultures.
Le deuxième facteur est celui de la géopolitique, c’est-à-dire notamment la montée en puissance des conflits et surtout le retour de la notion de la guerre, en tout cas dans notre espace européen.
On assiste à la fois à une montée de la conflictualité dans le monde et, d’un autre côté, au fait que ces conflits se multiplient autour de la planète et pourraient s’aggraver en intensité et en nombre, notamment à cause des pénuries et des ressources.
Par ailleurs, on constate une confrontation de plus en plus importante entre l’Occident et d’autres puissances eurasiatiques comme la Chine et la Russie, qui prend de plus en plus d’ampleur, tandis que ce qu’on appelle le Sud global, prend plutôt parti pour ces dernières, c’est-à-dire ces puissances eurasiatiques, et on se dirigerait vers un monde multipolaire.
À partir de là, nous avons essayé de regarder comment les sociétés entraient en transition et nous avons retenu trois grands trends : les politiques, l’économie et la société.
Sur le plan politique, parallèlement au recul de l’Occident, on constate une érosion des régimes démocratiques et une montée en puissance des régimes autoritaires. Les premiers devront se renouveler pour retrouver force et attractivité. Et pour les seconds, il faut bien voir qu’ils ne sont pas à l’abri de déstabilisations.
De plus, si l’État-nation demeure l’acteur principal des relations internationales et de la régulation des sociétés, il semble devoir être affaibli par des évolutions à plusieurs niveaux, plutôt par le jeu de différents acteurs : des alliances au niveau supranational, l’autonomisation de certains territoires, et la montée en puissance de firmes multinationales.
Comme par exemple le met en évidence Marie-Christine Cayol, présidente du laboratoire européen d’anticipation politique, qui parle de montée en puissance des méta-entreprises. Et ce qu’on peut voir aujourd’hui aux États-Unis notamment avec les GAFA, qui peuvent interpeller par rapport à ce nouvel acteur et notamment cette puissance qu’il peut avoir par rapport au rôle de régulation de l’État.
Sur le plan économique, après la globalisation des années 1980 – 2010, l’économie mondiale s’est progressivement fragmentée. Tandis que se profilent des crises financières, géopolitiques, climatiques et sanitaires, les pays développent des stratégies de souveraineté autour des technologies énergétiques et numériques. Et les territoires s’efforcent de renforcer leur capacité de résilience.
Dans ce contexte, nous pensons que la croissance mondiale devrait être atone. Les réserves de croissance des principales économies, États-Unis, Chine, Europe, s’épuisent progressivement du fait de la baisse des populations actives.
Et du côté culturel et anthropologique, enfin ce qui tourne autour de la société, les grands blocs civilisationnels conservent leurs spécificités mais on va assister à une certaine convergence des valeurs. Les pays moins développés accèdent progressivement à une forme de modernité, tant dans les mœurs que les structures sociales. Tandis que dans les pays les plus développés, on tempère les poussées d’individualisme et les transformations sociales qu’elles entraînent.
De nouveaux rapports à l’environnement, aux vivants, à la mort, aux genres se développeront, en lien avec de nouveaux modes de vie.
Voilà pour la partie compréhension, donc l’élément de diagnostic. Puis nous avons essayé d’entrer dans la phase d’anticipation en choisissant d’identifier des scénarios.
Les scénarios
Nous en avons identifié deux ordres : les premiers supposent que les peuples adoptent dans leur ensemble des comportements avec des postures proactives et transformatives face aux problèmes auxquels ils sont confrontés. Les seconds, au contraire, reposent sur des hypothèses de comportements de repli.
Et pour construire ces scénarios, nous avons identifié deux logiques de bifurcation. Pour cela, nous sommes partis de 2025, 2040 et 2060, ce qui nous donne des trajectoires. Ce sont des dynamiques de comportements d’acteurs qui vont nous permettre de construire le contenu de nos scénarios.
Nous avons retenu cinq scénarios.
Premier scénario : du technosolutionnisme au technohumanisme. Cette posture proactive ne remet pas en cause les modes de production et de consommation. On fait confiance à la technologie, car on pense que c’est elle qui va limiter le changement climatique à une température acceptable, moins de 2 degrés.
Deuxième scénario : de l’anthropocène au symbiocène. Ce scénario part de l’hypothèse d’une forte dégradation des conditions climatiques et repose sur une posture résolument transformative des modes de vie, de gouvernance des sociétés. Il repose aussi sur la conviction que ni la décroissance ni le technosolutionnisme ne peuvent apporter des réponses adaptées, et qu’une bifurcation vers des transformations plus radicales devient urgente.
Il ne s’agit pas de s’opposer aux innovations technologiques, mais d’en orienter les usages, d’en circonscrire les limites et surtout d’en relativiser le rôle central.
La conviction est qu’il faudrait sortir de l’anthropocène pour aller vers ce qu’on a appelé le symbiocène. Symbiocène est un terme proposé par Glenn Albrecht, qui propose un nouveau contrat avec la nature.
Il ne s’agit plus seulement de protéger certaines espèces ou espaces, mais de penser les activités humaines en interaction étroite et en symbiose avec elle.
Troisième scénario : un monde pluriel surarmé. On voit de plus en plus de turbulences d’événements météorologiques extrêmes, des crises économiques et financières, des conflits sociaux de plus en plus violents, qui amènent les États à renforcer leur repli national et à revenir vers des mondes de forteresse, avec de puissants États autonomes et des États vassaux qui échangent leur pérennité, voire leur survie, contre un alignement politique envers l’État protecteur. On glisse vers un monde pluriel surarmé.
Quatrième scénario : une planète partiellement effondrée. Selon les espaces du monde, il peut être totalement différent. Il n’y a pas d’effondrement total. Les comportements d’inertie et de laisser-faire prennent la forme de la procrastination. Ce scénario présente la dérive de comportements d’inertie qui se prolonge au-delà du milieu du siècle. De vastes zones de la planète deviennent inhabitables du fait des retards pris dans les politiques de lutte contre le changement climatique, tant en atténuation qu’en adaptation. Les effondrements locaux et régionaux se multiplient. En lisière de ces zones sont installés de grands camps de migrants et des lambeaux d’État tenus par des mafias.
Enfin, cinquième scénario : technoasservissement. Les décideurs prennent conscience qu’il n’y a pas de planète « B ». Les États et les grandes entreprises se recentrent sur les ressources finies de la Terre, avec l’obsession de l’accès aux ressources vitales et surtout de la maîtrise des technologies déterminantes du futur. Des pôles politico-économiques dont les GAFA sont l’emblème actuel s’emparent d’une partie des pouvoirs politiques grâce à la technologie. Cette emprise s’appuie sur des technologies omnipuissantes, notamment celles de l’hypersurveillance et de toutes les sciences qui en sous-tendent les développements.
C’est la conséquence d’une dérive d’un maximalisme technologique échappant à toute régulation et autocontrôle, comme dans la mise au point de systèmes d’IA générative capables de se répliquer spontanément sans autorisation humaine. C’est un peu le choix qu’a fait Yuval Noah Harari dans son dernier ouvrage Nexus.
Enfin, dans cette phase d’anticipation, une dernière étape consiste à formuler des recommandations, en espérant que les acteurs politiques et économiques puissent s’en saisir. Elles sont de trois ordres : protection du biotope, contrôle de la technologie, culture de la paix.